Posté par Juju à jan 29, 2009 dans
Lecture
Les éditions H&O gratifient leurs fidèles lecteurs d’un nouvel opus de la série de mangas pour adultes du dessinateur japonais Gengoroh Tagame. Après les histoires courtes publiées dans le recueil « Gungi » (coquines) et dans « Arena » (de coquines à vraiment hardcore), ce nouvel opus est la première partie d’une longue histoire et retrace l’histoire d’un militaire japonais détenu dans une île du Pacifique par les Américains vers la fin de la deuxième guerre mondiale.
Bien entendu, le cadre est prétexte à de nombreuses pratiques sexuelles en tout genre, mais la similitude avec les pornos du même accabit qui utilisent ce type d’intrigues (prison, militaires, pompiers, guerres de gangs ou guerre tout court) pour mettre en scène du sexe s’arrête là. Dans cette bd, le sexe est une expression des rapports de violence et de domination/soumission qui peuvent survenir dans ce type d’environnements ultra-masculins et brutaux, le personnage principal devant se soumettre aux volontés (sexuelles mais également sadiques) de ses geôliers afin de leur soutirer des médicaments pour un membre de son unité, très malade.
Tagame est un mangaka à part. Le manga pédé (qu’on appelle habituellement « Yaoï ») répond à des codes très précis. Des silhouettes fines, des rôles clairement définis par l’apparence des personnages (l’actif plus masculin, le passif plus androgyne), un mix entre cul et romantisme, le tout visant un public autant pédé que féminin. Tagame tranche radicalement avec ce genre en imposant des personnages virils, poilus, musclés en s’adressant à un public pédé et surtout averti. Pour autant, il renoue avec la culture des rapports de soumission/domination qui est extrême dans l’érotisme japonais en imposant à son héros toute sortes de dépravations.
C’est justement là que réside l’intérêt du bouquin. A aucun moment l’auteur n’essaye de séduire le lecteur. Si le graphisme est irréprochable, les scènes vont de la masturbation (forcée…) au viol en réunion avec mutilation en passant par le léchage de pompes, y compris souillées par des déjections. Le réalisme du dessin, là aussi en total décalage avec l’univers manga, renforce le malaise du lecteur, malaise qui trouve ses origines dans l’excitation que procure la lecture du bouquin, puisque chacun peut potentiellement y trouver de quoi satisfaire un fantasme, tant les pratiques sont diverses.
Au final, l’auteur pose toujours au lecteur masculin la question de la relation -étroite- entre sexe, violence et fantasmes, ou plutôt de comment l’utilisation du sexe à des fins violentes peut faire bander. Et c’est là ce qui est particulièrement troublant, car Tagame balance des images fortes qui parlent aux fantasmes avant de parler à la raison et qui font vraiment bander le lecteur et le mettent face à sa propre relation à la violence sexuelle ou au viol et au désir que ceux qui peuvent lui inspirer.
Et comme en plus la dernière page nous laisse en plein milieu de l’intrigue on crève d’envie de se rincer l’oeil sur la suite du bouquin qui sortira dieu sait quand… bref, à lire.
Posté par Juju à sept 26, 2008 dans
Lecture
Au fil des années, la production littéraire de la plus prolixe des auteurs francophones prend une tournure de Beaujolais nouveau. On ne sait jamais si l’on va se retrouver en face d’un grand cru, d’un bon petit vin ou d’une abominable piquette. D’ailleurs, depuis l’inégalable et fabuleux « Stupeur et tremblements », Amélie Nothomb semble avoir adopté ce rythme de croisière qui veut qu’elle alterne un bon bouquin avec une daube. Tout semblait donc annoncer un raté après le très joli « Ni d’Eve ni d’Adam » de l’an dernier.
Baptiste bordave usurpe l’identité d’Olaf Sildur, un inconnu venu mourir chez lui. S’ensuit une rencontre avec la femme de ce dernier et un savoureux dialogue arrosé au champagne qui accompagne le lecteur jusqu’à la fin du roman.
Il y a un instant entre la quinzième et la seizième gorgée de champagne, où tout homme est un aristocrate. Ce moment échappe au genre humain pour un motif médiocre : les êtres sont si pressés d’atteindre le comble de l’ivresse qu’ils oublient ce stade fragile où il leur est donné de mériter la noblesse.
Amélie Nothomb apporte une nouvelle preuve de ce dont personne ne pouvait douter ; elle manie la langue française avec une aisance et un autorité remarquables, renouant avec ces histoires en huis clos dans la droite lignée d’ »Hygiène de l’assassin », son premier succès. Elle titille subtilement les nerfs du lecteur intrigué par cette histoire qui flirte sans cesse avec l’absurde et l’ubuesque.
Malheureusement, contrairement à ses romans autobiographiques dont la richesse est palpable, l’histoire manque ici cruellement de substance et la fin sent furieusement le syndrome de la page blanche doublé d’un sérieux coup de bourre histoire de rendre le manuscrit à temps à l’éditeur. Même si l’auteur se plait à rappeler que c’est le chemin qui compte plus que le but, le lecteur reste quand même sur sa faim.
Un bon bouquin donc, pas de quoi tomber en pâmoison ni maudire l’excentrique écrivain. Néanmoins, quand on a la chance d’être parmi les happy few qui sont publiés avec la même régularité que le Larousse ou le Calendrier des Dieux du Stade et vendent des bouquins par centaines de milliers, on se doit de mettre ses tripes dans sa production. Pas sûr que Nothomb se soit vidée ce coup-ci, malgré les qualités évidentes du bouquin. Relevons au passage la très jolie couverture signée Pierre et Gilles qui donne au livre un cachet évident.
Posté par Juju à oct 2, 2007 dans
Lecture
Chaque rentrée littéraire est l’occasion pour Amélie Nothomb de dévoiler son nouvel ouvrage à ses hordes de fans qui font d’elle l’une des auteures les mieux payées de l’hexagone et bien qu’ayant adoré plusieurs de ses bouquins, en particulier le formidable « Hygiène de l’assassin » et l’hilarant « Stupeur et tremblements », je m’interrogeais sur la qualité récente de la production de l’écrivain. Pour un « Biographie de la faim » réussi en 2004, un « acide sulfurique » pas inintéressant mais convenu en 2005 et un « journal d’hirondelle » baclé et fade en 2006 ne laissaient rien augurer de bon. A mesure que le temps passe, le rythme effréné d’une parution par an semble affecter la production d’Amélie Nothomb.
« Ni d’Eve ni d’Adam » déjoue les pronostics pessismistes. Le bouquin est très agréable à lire et s’inscrit dans la lignée de « Stupeur et tremblements » sans pour autant en atteindre les sommets. En se replongeant dans sa bouillonnante expérience japonaise, elle dévoile l’autre face de cette vie passée, à savoir la relation amoureuse qu’elle vivait avec un Tokyoite pour le moins particulier en parallèle de son enfer professionnel au sein de la société Yumimoto.
L’histoire est très touchante, voire poétique sous certains aspects, les protagonistes sont attachants et l’occasion d’un bain dans une culture telle que la japonaise est irrésistible sous la plume brillante de Nothomb. Une fois encore, je pense qu’on peut lui reprocher de se citer et de tomber dans certains de ses travers (la déification personnelle qui devient vraiment insupportable et presque hors de propos au fil des romans où elle en use et en abuse) et de ne pas fournir un effort personnel d’écriture à la hauteur de son talent d’écrivain. Nothomb est brillante, le bouquin est bon, voire très bon, mais il lui manque un trait de génie.
Au final, Ni « d’Eve ni d’Adam » se déguste avec plaisir, on partage l’affection profonde de Nothomb, et pour celui qui était son amant et pour le pays du soleil levant dont elle sait dévoiler les particularités, titillant la curiosité du lecteur tout en forçant le sourire par le cocasse ou l’absurde de certaines situations. Pas son meilleur bouquin, mais une belle réussite tout de même.
Posté par Juju à sept 17, 2007 dans
Lecture
Ils jouent gros, c’est ce qui me touche. Ils jouent gros. Ils sont à la fois le joueur et la mise. Ils se sont mis eux-mêmes sur le tapis. Ils ne jouent pas leur existence, mais plus grave, l’idée qu’ils s’en sont faite.
Yasmina Reza était attendue au tournant. Non seulement la sur-médiatisation de son ouvrage peu avant sa sortie promettait nombre de réactions, mais le choix du sujet en ferait un incontournable.
Je n’irai pas par quatre chemins, le résultat est décevant. Loin de moi l’idée de dire qu’il sa’git d’un mauvais bouquin, non, mais c’est vraiment le résultat, le sentiment qu’on peut avoir lorsqu’on referme ce livre qui est décevant.
Pourtant, l’entreprise de Reza était audacieuse. Faire d’un homme politique sur le point de devenir président de la République un personnage de roman est en soi une idée formidable, une opportunité de sortir des sentiers rebattus et souvent insipides des livres politiques, qui oscillent invariablement entre le scandale et la critique exacerbée ou l’éloge baveuse et l’auto-satisfaction.
Rien de cela ici. Yasmina Reza a un concept qu’elle décline tout au long de son histoire. L’immobilisme, c’est la mort, ce sont les personnages qui sont en devenir qui sont intéressants. Une fois encore, en soi, l’idée est louable. L’écriture est moderne, présent, phrases courtes, style punchy, incisif, économie de mots. Là aussi, on ne peut lui reprocher un style très personnel mais qui se montre très efficace. Reza est observatrice, vive, on le sent dans son écriture.
C’est finalement sur le fond que Yasmina Reza se plante en beauté. Son intention de faire d’un homme comme Nicolas Sarkozy le personnage d’un roman et non d’un ouvrage d’analyse politique est –je le répète – louable, mais manque à mon avis totalement la cible. Passer Sarko dans une grille de lecture aussi étriquée que celle que Yasmina Reza impose à son ouvrage tient du raccourci presque grotesque. Sans lui demander d’analyse politique, puisque ce n’est pas le propos du livre, on ne peut que rester sur sa faim devant la rapidité avec laquelle l’auteur avale certains moments. Pour être restée un an dans l’entourage du candidat, le contenu est d’une pauvreté préoccupante. Hormis les thèmes de l’immobilisme, du devenir et du mouvement, rien ne vient lier les éléments que l’auteur retient et fait se succéder de manière de plus en plus incohérente au fil des pages.
On jubile pendant les quarante premières, à tort car on se réjouit d’un final qui ne viendra pas. A force de vouloir calquer sur Sarkozy une analyse pré-établie, Reza le vide quasiment de sa substance. A enchaîner les éléments sans réelle cohérence d’ensemble, on a l’impression qu’elle donne de (trop) rares coups de lampe de poche dans le noir, l’obscurité s’intensifiant au fil des pages. Car l’auteur a adapté ses observations et le récit qu’elle en fait à une analyse qui lui tient à cœur (les thèmes récurrents de l’immobilisme, du mouvement et de devenir) au lieu d’analyser ses observations après les avoir faites. A trop vouloir suivre un plan qu’elle s’était fixé, peut-être avant même d’avoir rencontré Nicolas Sarkozy, elle appauvrit considérablement le propos d’un bouquin qui aurait pu être exceptionnel.
Au final, ce bouquin ne fera que conforter les uns et les autres dans leurs convictions. Yasmina Reza a souhaité analyser le mouvement. Soit, mais c’est à mon avis une erreur de lecture. On peut bouger sans avancer, sans agir. Depuis son élection d’ailleurs, Sarkozy bouge, beaucoup. Il brasse même l’air autour de lui à la vitesse du son, mais cela implique-t-il nécessairement une action ou un devenir ? Le raccourci est facile, mais il n’en est pas moins faux. Le bouquin qui se voulait radicalement à contre-courant d’une culture ambiante la porte finalement au paroxysme. Il en ressort une « pipolisation », une lecture exacerbée de l’individualisme. Si on retire la grande qualité de l’écriture et le côté off, hors micro, hors caméras, on se dit qu’on n’est plus proche d’un numéro spécial de Paris Match que d’un ouvrage de qualité.
Dans l’air du temps donc, mais pas une réussite pour autant.
Dommage.
Posté par Juju à juin 26, 2007 dans
Lecture
Dans les années 80, au hasard de recherches généalogiques, Mireille Horsinga-Renno retrouve un grand-oncle allemand, Georg Renno. De correspondances en rencontres, elle s’attache profondément à cet homme brillant et aimant qu’elle s’émerveille de connaitre, jusqu’au jour où, au détour d’une conversation, elle découvre le véritable visage de Renno, médecin du IIIème Reich nommé au Chateau de Hartheim, où est exécuté le programme T4, visant l’élimination massive des personnes handicapées, dont la vie est jugée inutile et improductive. Avec sa chambre à gaz et son four crématoire, le Chateau de Hartheim verra plus de 18.000 personnes mourir entre ses murs. Le Docteur Renno mourra impuni en 1997.
C’est cette troublante histoire de famille, marquée par un des nombreux aspects les plus ignobles et répugnants de l’histoire du nazisme que raconte l’auteur dans ce livre. La narration est très bien construite. Elle part de l’histoire personnelle de Mireille Horsinga-Renno et trace en parallèle le parcours du grand oncle devenu un des bras droits du régime nazi. On découvre d’une part le lien qui se tisse entre la femme et l’ancien criminel et d’autre part l’évolution dans l’horreur entre l’entrée au parti du Docteur et la fin de la guerre.
J’avais entendu parler du programme T4, sans toutefois en connaître les détails. Celui-ci consistait en l’euthanasie massive des handicapés, blessés de guerre ou personnes âgées considérés comme irrécupérables et donc improductifs par le Reich. Le Docteur Renno a été l’un des exécutants de ce programme au Chateau de Hartheim en Autriche, devenu une annexe du camp de Mauthausen. Cet homme que l’auteur décrit comme cultivé et attachant aura froidement conduit à la mort des milliers de personnes et sera passé entre les mailles du filet de la justice allemande jusqu’au milieu des années 70. Ce livre a le mérite de réparer une injustice en dévoilant la part d’ombre d’un des personnages abominables du IIIème Reich, tout en rappelant que cet homme était tout sauf la caricature d’un monstre sanguinaire, ce qui ne peut qu’appeler à la plus grande vigilance dans des temps où le racisme assumé et les idées nauséabondes d’identité nationale ou de tolérance zéro ont le vent en poupe, ce que ne manque pas de rappeler l’auteur de ces pages qu’il faut lire absolument.