King Kong Théorie - Virginie Despentes

J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés. Parce que l’idéal de la femme blanche séduisante qu’on nous brandit tout le temps sous le nez, je crois bien qu’il n’existe pas.

Difficile de ne pas avoir envie de se plonger dans la lecture du dernier bouquin de Virginie Despentes avec un quatrième de couverture pareil. Et l’impression laissée par ces quelques lignes se confirme dès les premières pages du livre que l’auteur attaque tambour battant en proposant rien moins que sa vision du féminisme, rattaché à ses expériences de jeune fille violée, de prostituée, de réalisatrice, d’écrivain et de femme tout simplement.

Despentes, fidèle à son style et à ses positions ne mâche pas ses mots et offre des postulats féministes pour le moins radicaux qui ne sont pas sans rappeler ceux des groupes féministes hardcore américains, à des années lumières de l’image moderne de la femme que les médias se plaisent à relayer, une femme heureuse dans son travail et dans son foyer, mère ou génitrice en devenir et heureuse au côté d’un homme qui lui permet de s’épanouir sexuellement. Despentes démonte méthodiquement les chichés sans faux-semblants.

Echanger un service sexuel contre de l’argent, même dans de bonnes conditions, même de son plein gré, est une atteinte à la dignité de la femme. Preuve en est : si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d’une rhétorique… comme si l’épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique. La plupart des gens qui travaillent s’en passeraient s’ils le pouvaient, quelle blague ! N’empêche que dans certains milieux, on répète à l’envi que le problème n’est pas de sortir la prostitution de la périphérie des villes où les prostituées sont exposées à toutes les agressions (conditions dans lesquelles même vendre du pain relèverait du sport extrême), ni d’obtenir des cadres légaux tels qu’il sont réclamés par les travailleuses sexuelles, mais d’interdire la prostitution. Difficile de ne pas penser que ce que les femmes respectables ne disent pas, quand elles se préoccupent du sort des putes, c’est qu’au fond, elles en craignent la concurrence. Déloyale, car trop adéquate et directe.

Virginie Despentes démystifie la prostitution, qu’elle place au niveau de n’importe quel travail salarié, qui ne diffère pas selon elle de l’usage que des femmes, désintéressées du sexe font de leur corps pour contrôler les hommes et en tirer avantage, qui ne diffère pas non plus dans l’apparence avec les référents culturels de la mode. Pour elle, la pute est diabolisée car elle sort du cercle “bénévole” de la sexualité, s’extrayant ainsi du cercle familial. Et comme la morale et l’imaginaire veulent que le sexe hors amour (et par conséquent hors mariage) soit dégradant pour la femme, il est donc illégitime pour une femme de tirer un profit pécunier de ses charmes. Despentes prend aussi soin d’interpréter le vieux syndrôme “mère-putain” qui veut que la perception masculine scinde inévitablement les femmes en deux groupes et que les hommes éprouvent souvent un désir pour ce qu’ils méprisent, étant fondamentalement en désaccord avec eux-mêmes et que le rejet de la pute dans une sous-catégorie est salutaire pour la structure sociale actuelle, car une émancipation totale ferait se remettre en question les femmes mariées, à qui il est impératif de seriner que leur choix est le seul valide.

Le problème que pose le porno, c’est d’abord qu’il tape dans l’angle mort de la raison. Il s’adresse directement aux centres des fantasmes, sans passer par la parole, ni par la reflexion. D’abord on bande ou on mouille, ensuite on peut se demander pourquoi. Les réflexes d’auto-censure sont bousculés. L’image porno ne vous laisse pas le choix : voilà ce qui t’excite, voilà ce qui te fait réagir. Elle nous fait savoir où il faut appuyer pour nous déclencher. C’est là sa force majeure, sa dimension quasi mystique. Et c’est là que se raidissent et hurlent beaucoup de militants anti-porno. Ils refusent qu’on leur parle directement de leur propre désir, qu’on leut impose de savoir des choses sur eux-mêmes qu’ils ont choisi de taire et d’ignorer.

L’analyse de Despentes est là aussi des plus pragmatiques et -à mon goût- brillante. Elle décode les discours anti-porno, la diabolisation des hardeuses et du métier avec intelligence. Elle présente le paradoxe de la femme actrice qui a, selon elle, “une sexualité d’homme”, qui “se comporte exactement comme un homosexuel en backroom” (tellement vrai !!!) et l’aliénation faite aux femmes par le codage masculin des référents sexuels via la pornographie, imposant aux femmes l’orgasme comme une obligation (son absence étant un échec), celle-ci devant être le fait de l’homme. Selon l’auteur, toute l’imagerie sexuelle féminine répandue passe par une nécessité d’homme et de pénis pour atteindre l’orgasme, privant la femme de toute possibilité de se découvrir, explorer ses propres fantasmes et jouir par elle-même, un point -et pas le seul- sur lequel je rejoins totalement Virginie Despentes.

Il y a vraiment beaucoup à dire sur cet excellent bouquin très très dense et qui fout une sacrée claque. Despentes offre une image de la féminité et du féminisme qui -si elle ne fera pas l’unanimité- a le mérite de sortir des sentiers battus et rebattus qu’on nous impose, de cette fausse émancipation qu’on fait miroiter aux femmes (et aux hommes). Ma critique ne rend pas hommage à la qualité de la dernière production de LA Despentes (ouais, elle mérite le “LA”), lisez le livre, il le mérite.

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17 commentaires pour “King Kong Théorie - Virginie Despentes”

  1. Kozlika :

    Ben du coup si, ça doit suffisamment lui rendre hommage ta critique, car tu m’as donné envie de lire le bouquin :)

  2. Etienne :

    mouais…

  3. huguette :

    Bonjour. Je n’ai pas lu le livre, mais ai lu déjà quelques opinions de Virginie Despentes avec lesquelles je globalement d’accord, notamment sur le fait de considérer la prostitution de plein gré aussi légitime que n’importe quel travail.
    Je ne suis pas d’accord avec sa vision du porno. Elle se bat contre les clichés masculin / féminin, mais le porno ne montre jamais autre chose que des compétitions de culs, avatars d’un autre système : celui de la consommation et de la surconsommation. Pour moi un porno, c’est comme une pub Nike. personne n’essaie de me libérer, j’ai l’impression qu’on veut me vendre un truc : que la nana est hyper salope, qu’elle assume sa sexualité, que le mec peut bander pendant des heures… Une épouse peut être une dame au salon et une salope dans la chambre à coucher, je ne vois pas où est le problème.
    Je suis méfiante, mais ton billet a piqué ma curiosité.
    Hug !

  4. Juju :

    Kozlika > Merci ! Te connaissant, je sais que certaines positions divergent des tiennes, néanmoins, je pense vraiment qu’il faut que tu le lises.

    Etienne > Tu m’avais habitué à plus qualitatif en matière de commentaires :mrgreen:

    Huguette > J’ai beaucoup ta vision du porno, car c’est effectivement de ça qu’il s’agit, mais en quoi cela est-il différent des autres messages auxquels nous sommes soumis ? La surconsommation est partout non ? Ravi de te voir commenter ici pour la première fois.

  5. cleve :

    En voilà une qui ne parle pas la bouche en coeur et c’est tant mieux. Pour ce qui est des films, je pense qu’il y a une différence cosmique entre le porno homo et le porno hétéro. Quand est-ce que les hétéros assumeront leur consommation et en feront la critique?

  6. Juju :

    Cleve > Assez d’accord, je crois qu’il faut pour cela que les femmes aient une vision autre que uniquement critique ou culpabilisante de la pornographie qui reste pour l’instant un divertissement fait pour les hommes par des hommes.

  7. queen of Sheba :

    çà change des discours tenus par les dames patronesses des “chiennes de gardes” ou des néo-connes de ‘Elle’.

  8. Juju :

    Queen > Ah oui, là y’a pas photo.

  9. Matoo :

    Je vais le lire ! :idea:

  10. Juju :

    Matoo > Do it ! Je suis impatient de lire ta critique.

  11. Charlène Lopez :

    moi même je suis féministe!!!!

    je suis pour que le rouge à lèvres inférieures soit remboursé par la sécurité sociale!!!

  12. Roméo :

    c’est vrai qu’à force de foirer tes auditions tu dois etre irritée!

  13. Didier :

    Je ne la connais que de nom, surtout par les polémiques qu’elle soulève régulièrement.

  14. Charlène Lopez :

    mais Didier pose moi toutes les questions que tu veux dans ce cas!!!

    hein? quoi? on parle pas de moi??? :oops:

  15. Roméo :

    Charlène chérie, tu es sur la pente descendante de la célébrité… Bientôt on ne te verra plus que dans des vieux magazines aux pages collées dans de vieux greniers vidés uniquement lors du décès de son/sa propriétaire :twisted:

  16. Juju :

    Charlène, je me joins à ta revendication !
    Après les suffragettes, les rouge-à-levrettes !!!

    :youpie:

  17. Chaminou :

    Je ne pense pas être totalement d’accord avec son “féminisme”. La comparaison entre la prostitution et n’importe quel autre travail disons “peu créatif” me gène un peu…

Laisse toi aller...